LEH vs ANTB : La bataille pour le contrôle des jeux en Haïti

octobre 21, 2026
|
web-logo
Actualités

LEH–ANTB : une bataille institutionnelle autour du contrôle des jeux de hasard en Haïti

7 minutes read
2
Oct 20, 2026
news-image-1
Font Size:
18 px
Share :

Pendant plusieurs années, la Loterie de l’État haïtien et l’Association nationale des tenanciers de borlettes se sont retrouvées au centre d’un différend portant sur le contrôle, la réglementation et certaines prérogatives exercées dans le secteur. Des documents judiciaires et administratifs consultés permettent de retracer plusieurs épisodes de cette confrontation, avant la réforme engagée par les autorités en 2026.

PORT-AU-PRINCE — Le conflit entre la Loterie de l’État haïtien (LEH) et l’Association nationale des tenanciers de borlettes (ANTB) ne date pas de la récente réforme du secteur des jeux de hasard. Il s’inscrit dans une opposition plus ancienne autour de la question centrale de savoir qui détient quelles prérogatives dans l’organisation et le contrôle du secteur.

D’un côté, la LEH est présentée comme une institution étatique chargée de la régulation et du contrôle des activités relevant des jeux d’argent et de hasard. De l’autre, l’ANTB a été instituée en 1989 comme une structure représentant les tenanciers de borlettes et disposant, selon le décret qui l'a créée, de certaines prérogatives à l’égard des établissements de son secteur.

C’est précisément cette coexistence de responsabilités qui a progressivement nourri des tensions.

Deux institutions, deux conceptions du secteur

La Loterie de l’État haïtien est une institution publique à vocation commerciale dont la mission officielle comprend la régulation et le contrôle des activités liées aux jeux d’argent et de hasard.

Selon les informations communiquées par le gouvernement haïtien, la LEH a été créée par la loi du 28 mars 1958, publiée au Moniteur le 14 avril de la même année.

Ministère de la Communication — présentation de la Loterie de l’État haïtien

Plus de trois décennies plus tard, le décret du 9 juin 1989 a créé l’Association nationale des tenanciers de borlettes. L'association avait notamment vocation à organiser et encadrer les propriétaires et tenanciers de banques de borlette.

Le texte de 1989 est devenu l’un des principaux documents au cœur du débat institutionnel. Les dispositions relatives aux pouvoirs de l’ANTB ont été interprétées par ses responsables comme lui conférant certaines responsabilités dans le fonctionnement des banques de borlette.

La LEH, de son côté, a maintenu sa position d'institution étatique chargée du contrôle du secteur.

C'est dans cet espace entre représentation professionnelle et régulation étatique que le conflit va progressivement prendre forme.

Un conflit qui ne date pas de 2026

La confrontation entre les deux structures avait déjà été documentée avant les événements récents.

En 2019, AyiboPost consacrait notamment une enquête aux tensions autour du contrôle des jeux de hasard en Haïti. Cette publication rapportait l’existence d’un conflit entre la LEH et l’ANTB et mettait en évidence les difficultés liées à la répartition des responsabilités dans le secteur.

AyiboPost — « Il y a une guerre pour le contrôle des jeux de hasard en Haïti »

Le conflit ne s'est donc pas limité à un désaccord administratif abstrait. Au fil des années, les divergences entre les deux structures ont également eu des conséquences sur le terrain, notamment lors d'opérations visant des banques de borlette.

De la confrontation administrative aux interventions sur le terrain

Les documents recueillis dans le cadre de cette enquête montrent que la Direction départementale de l’Artibonite de la LEH a mené des opérations de contrôle en collaboration avec les autorités judiciaires locales.

À Saint-Marc, cinq banques de borlette ont ainsi fait l'objet d'une opération d'apposition de scellés le 22 août 2025. Les documents judiciaires consultés font état d'une intervention impliquant la structure départementale de la LEH, alors dirigée dans l'Artibonite par Alvarest Fleurima, en collaboration avec les autorités judiciaires et policières locales.

Cette opération allait ensuite déboucher sur une bataille judiciaire devant le Tribunal de première instance de Saint-Marc.

Dans une ordonnance rendue le 23 janvier 2026, le juge des référés a été appelé à examiner la légalité de l'apposition des scellés sur les cinq établissements concernés. La juridiction a finalement ordonné leur levée, tout en exposant dans sa décision les arguments présentés par les différentes parties.

→ Lire le document : Ordonnance du Tribunal de première instance de Saint-Marc — PDF

L'affaire de Saint-Marc constitue ainsi un exemple concret de la manière dont le désaccord institutionnel entre la LEH et l'ANTB s'est transformé en conflit judiciaire.

L’Artibonite, un terrain révélateur

Saint-Marc n'est toutefois pas le seul épisode recensé dans l'Artibonite.

Un document émanant du Parquet des Gonaïves, daté du 9 avril 2026, demande aux juges de paix de la juridiction d'intervenir dans différents lieux où se trouvent des banques de borlette et d'autres activités de jeux qui ne seraient pas en règle avec la LEH.

La correspondance évoque notamment la saisie de matériels utilisés pour la vente et l'apposition de scellés sur certains établissements.

Ce document apporte un élément important pour comprendre le fonctionnement du dispositif : les opérations de contrôle de la LEH pouvaient s'inscrire dans un cadre impliquant les institutions judiciaires locales.

Un autre épisode signalé à Saint-Michel-de-l'Attalaye, également dans l'Artibonite, fait état d'arrestations lors d'une intervention liée au secteur. Ces informations restent à documenter davantage dans le cadre de l'enquête, notamment à travers les procès-verbaux, les décisions judiciaires et les témoignages des autorités concernées.

Un contentieux qui dépasse l’Artibonite

L’affrontement entre la LEH et l’ANTB ne s’est toutefois pas limité à l’Artibonite. Dans l’Ouest, une procédure judiciaire engagée à Petit-Goâve en 2025 témoigne également des tensions autour des prérogatives respectives des deux structures.

Dans une ordonnance rendue le 1er juillet 2025, le Tribunal de première instance de Petit-Goâve a notamment examiné une action introduite par l’ANTB contre la LEH. La juridiction s’est penchée sur la qualité de l’association à agir dans le cadre de cette procédure ainsi que sur les éléments produits à l’appui de sa demande.

Cette décision constitue ainsi un épisode judiciaire antérieur à l’affaire de Saint-Marc, permettant de replacer cette dernière dans un contexte plus large de tensions institutionnelles autour de la réglementation et du contrôle des jeux de hasard en Haïti.

À noter : la procédure de Petit-Goâve et celle de Saint-Marc correspondent à des affaires distinctes. Leur rapprochement dans cette enquête vise à documenter l’évolution du contentieux entre les deux structures, et non à présenter les décisions judiciaires comme une seule et même procédure.

La question qui se pose

Au-delà des affrontements ponctuels, le dossier soulève une question institutionnelle majeure :

comment répartir les responsabilités entre une institution publique chargée de réguler un secteur et une association représentant les opérateurs de ce même secteur ?

Pendant des années, cette question a coexisté avec des pratiques administratives, des autorisations, des opérations de contrôle et des contestations judiciaires.

La multiplication de ces épisodes a fini par placer le cadre juridique de 1989 au centre des discussions gouvernementales.

Vers une nouvelle architecture institutionnelle

Le tournant intervient en 2026, lorsque le gouvernement décide de revoir le cadre entourant l'ANTB.

Le 2 juin 2026, le Conseil des ministres a notamment décidé de rapporter le texte ayant créé l'Association nationale des tenanciers de borlettes, mettant fin aux prérogatives qui lui étaient attribuées pour percevoir certains montants ou frais au nom de l'État, selon les informations rendues publiques à l'issue de la réunion.

Cette décision ne constitue cependant qu'une étape d'une réforme plus large.

Les autorités haïtiennes souhaitent désormais renforcer l'encadrement du secteur et moderniser son système de régulation. La transformation de la LEH en Agence nationale des jeux et de hasard en Haïti (ANJHA) s'inscrit dans cette nouvelle architecture.

Le conflit LEH–ANTB, qui pendant des années s'est joué autour des compétences et du contrôle du secteur, semble ainsi avoir contribué à accélérer une réflexion plus profonde sur le modèle institutionnel haïtien.

À suivre dans cette enquête

Cette enquête en plusieurs volets retrace l’évolution du conflit autour du contrôle des jeux de hasard en Haïti, depuis les tensions entre la LEH et l’ANTB jusqu’à la réforme institutionnelle de 2026.

Prochain volet :
II. De Saint-Michel à Saint-Marc : les interventions de la LEH sur le terrain

Related News

Tags